Le retour des talibans en Afghanistan -
Le regard d’un des meilleurs experts pakistanais sur les errements de l’administration Bush


S’il est un exemple d’aveuglement – et d’aveuglement conduisant au désastre – c’est bien celui de l’administration Bush en Afghanistan et au Pakistan. Et cela dès la seconde guerre du Golfe jusqu’à la fin du mandat du président républicain, il y a huit mois. Voilà la démonstration, minutieuse et affligeante que fait, dans Le retour des talibans, le journaliste Ahmed Rashid, conseiller du président Obama.
Tout avait bien commencé, en un sens: première riposte à l’attentat contre les Twin Towers, en septembre 2001, la guerre lancée par ladministration Bush contre Al-Qaida en Afghanistan était saluée par ses alliés européens, et suscitait de grands espoirs en Afghanistan même où l’ordre taliban pesait sur la population. Rashid montre que la faute majeure des Etats-Unis fut, à l’heure du repli des troupes, redéployées sur le front irakien, de s’appuyer sur les seigneurs de la guerre. En rallumant la guerre entre eux, ces hommes, grassement rétribués par les USA, ramenèrent surtout insécurité et souffrances à la population. Rendant d’autant plus laborieuse la reconstruction du pays, enjeu central de l’intervention alliée. Fragilisant le pouvoir du nouveau président afghan, Ahmid Karzaï et la nouvelle république.

Cécité américaine, aussi, sur le retour des talibans au pays. Un retour manifeste dès 2002, mais que l’équipe au pouvoir à la Maiso- Blanche aura mis de longs mois à reconnaître. Côté pakistanais, Washington misa tout sur l’action de l’armée, doublée de ses services secrets, la fameuse ISI, et refusa de voir que ses interlocuteurs, noyés sous les milliards, n’ont cessé de jouer double jeu: obsédés par la lutte contre Al-Qaida (et bien moins intéressés à la démocratie chez cet allié nécessaire) les Etats-Unis n’ont pas voulu voir que les résultats, parfois spectaculaires, obtenus par l’armée pakistanaise dans la lutte contre la nébuleuse islamiste, ne touchaient que ses leaders étrangers. Rashid décrit ainsi comment militaires et services secrets ont ménagé les activistes talibans, instruits dans les écoles coraniques et entraînés dans des camps pakistanais. Plus: elles leur ont offert, à la barbe des Américains, l’aide logistique et matérielle dont ils pouvaient avoir besoin. Cette duplicité de Musharraf, le président pakistanais, avait un double ressort: la haine que suscitent les Etats-Unis et leur interventionnisme dans un pays ultrasensible sur le chapitre de sa dignité, et le lien secret attachant militaires et islamistes: «Les fondamentalistes, note Rashid, étaient les seuls à neutraliser l’Inde et à contrôler les démocrates libéraux.»

On l’aura donc compris: l’aide américaine servait avant tout les intérêts du régime, qui ne coïncidaient qu’à la marge avec les buts de l’équipe Bush. Le basculement de la majorité à Islamabad, la venue au pouvoir d’Obama renversera regards et enjeux. Le mérite de cette étude tient non seulement à l’incomparable connaissance du terrain et des hommes qu’en a l’auteur. Mais de le faire avec une simplicité et un sens du concret qui permettent de suivre tous les fils de cet incroyable écheveau.


Ahmed Rashid, Le retour des talibans, Delavilla, 370 p.

 

Antoine Bosshard